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Les usines Renault : mythe d’une Babel industrielle

Boulogne, 1898 : au fond d’un petit garage lové dans un jardin de banlieue, Louis Renault, 21 ans, crée une voiturette qu’il équipe d’une de ses inventions : la boîte de vitesse à prise directe… 6 mois après, la « Renault Frères SA » est créée ; fin 1899 et 70 commandes plus tard, la société emploie 60 ouvriers. Commence une épopée industrielle à la croissance débridée. De Boulogne à Meudon, en passant par Sèvres, la compagnie grignote sur tous les fronts : rues, chemins publics, parcelles diverses, habitations, pour installer ouvriers, ateliers, fonderies et presse.

  1918, Renault et ses 20 000 employés se retrouvent coincés au bout de la presqu’île de Billancourt, en face une étendue verdoyante, vierge… et inondable : la bucolique île Seguin. Justifiant socialement l’achat de cet éden immobilier, on y installe tout d’abord terrains de sport, parcours de plaisance, canotiers et jardins ouvriers.

 

1923, dans un grand élan de taylorisme à l’américaine, la firme rêve de production de masse à l’abri d’un bâtiment monobloc et gigantesque… L’île de plaisance se retrouve surélevée de 4 à 7 mètres, remblayée, percée de milliers de pieux de bétons et d’acier et raccordée à la terre ferme. Au gré des développements de la production, une gigantesque citadelle industrielle s’érige dans le méandre de la Seine. L’île prend de la hauteur (6 étages de chaînes de montage en 1935) et de la muraille, elle devient vite autonome (énergétiquement) et disparaît aux regards des riverains…   Dans cette Babel continuellement surélevée, les 118 ateliers des années 60 qui abritent 12 000 ouvriers de plus de 30 nationalités différentes deviennent le théâtre de luttes et revendications sociales. De ce laboratoire social : labyrinthique, multiculturel, corporatiste et communautaire s’élèvent les voix du
« monde laborieux » ; elles mèneront à la quatrième semaine de congés payés, au droit syndical. Véritable forteresse ouvrière, la ville dans la ville devient symbole.
  Monstre architectural développé au gré d’une politique d’acquisition effrénée puis au fil des urgences et nécessités de restructurations diverses, sans logique ni perspective, le colosse vacille bientôt sur ses fondations. Trop lourd, trop vaste, trop complexe… En 1992, Renault se sépare de l’essentiel des 31,5 hectares qui composent ses terrains et locaux : le « Trapèze », l’île Seguin et 4 hectares meudonnais.   D’ici 2004, tout doit disparaître ! une aubaine pour les architectes et un gigantesque marché… pourtant, depuis plus de 10 ans que se succèdent les propositions de réaménagement des terrains Renault aucune décision ferme n’a été prise. Mythique géant, qui n’attend que le temps de sa transformation…  
           
 

Liens

Les pagesjaunes.fr pour la photo de la rue de Tournon

   

Techniques et architecture : Terrains Renault
Boulogne-Billancourt, France, J. Ferrier, P. Chavannes, C. Devillers
Voilà plus de dix ans que les propositions se succèdent sans que des décisions fermes soient prises pour l’aménagement des anciens terrains Renault à Boulogne-Billancourt et sur l’île Seguin. Pour suivre cette longue histoire qui ne saurait trouver place ici, nous renvoyons aux dossiers déjà publiés dans Techniques et Architecture (n°s 342, 395, 432, 440, 442, 457 et www.techniquesarchitecture.com).

 

 

Historique complet et superbe diaporama sur le site d’un graphiste-photographe
http://mmm.whitegraph.com/fr/seguin/page1.htm

L’île des plaisirs de Nicolas Ledoux
http://www.peripheries.net/i-seg.htm

Toute l’histoire d’un point de vue politique, by l’Humanité
http://www.humanite.presse.fr/

 
 


PROJET RENAULT
BOULOGNE-BILLANCOURT

     

 

1 Emprunter
les chemins
de traverse…

2 Redonner la Seine
aux habitants,
faire respirer la ville

3 Imaginer un jardin, respecter la mémoire collective
et identitaire du lieu

4 Ouvrir
les perspectives

Epilogue
Liens

 
           

[1] Emprunter les chemins de traverse…

Entre Utopies et utopies concrètes, le cœur de l’agence Castro-Denisoff s’emballe pour des projets. Certains sont menés à terme, d’autres restent en germe, tous aspirent à décongestionner la ville, à l’apaiser, à la recoudre.

    C’est le cas de la proposition d’aménagement urbain sur les anciens terrains des usines Renault, projet global et spontané, chemin de traverse emprunté par l’équipe, invite à penser la ville autrement. Car l’Agence aime les sentes prises de biais : quand on la refuse à un concours qui porte sur une partie des anciens territoires Renault elle rétorque par une proposition globale qui étonne autant qu’elle ébranle les projets et consciences des acteurs de l’opération en cours.   Au départ trois agences dont les Ateliers Castro-Denissof concourent non pas pour la réorganisation des espaces Renault mais sur celle d’un unique morceau : le fameux « trapèze ». Très vite, sensible au mythe, aux origines mais aussi au symbole du lieu dans son ensemble, l’équipe Castro s’engoue pour ce programme colossal en proposant de réorganiser la réflexion autour de la Seine en tant qu’enjeu de composition urbaine. Bien que refusés pour le projet initial, les Ateliers délivrent finalement, à leur frais, leur vision des espaces Renault :  
                     
  [2] Redonner la Seine aux habitants, faire respirer la ville

L’équipe part de l’idée que si le fleuve est le grand organisateur de la capitale, la plus belle avenue de Paris en quelque sorte, il n’en est pas du tout de même en banlieue.

    A Paris, la Seine et la ville, en relation de correspondance parfaite, se répondent toujours, dans un système de perpendiculaires. L’Assemblée Nationale, la Concorde et la Madeleine, Le Petit Palais, le Grand Palais et les Invalides, Le Palais de Chaillot, la Tour Eiffel et l’Ecole Militaire sont tout autant de systèmes urbains perpendiculaires aux rives du fleuve, autant d’ouvertures de la ville vers le ciel.   Mais, à Boulogne et plus généralement en banlieue, l’harmonie fleuve-cité est totalement bouleversée. A Boulogne toutefois on décèle une organisation en système rayonnant ; les tracés de la ville s’inscrivent donc par rapport au méandre de l’île Seguin , on y distingue aussi quelques systèmes de « vides urbains » perpendiculaires à la Seine. Dès lors, l’équipe se donne pour objectif de redonner la Seine aux habitants de Meudon et de Boulogne.   Elle s’inspire pour ce faire d’une étude menée en 19XX pour la ville de Sèvres (Projet pour le grand ensemble du Pont de Sèvres), puis fait jouer son observation du terrain, mettant en scène l’Observatoire de Meudon, tirant des lignes jusqu’au fleuve pour faire respirer une ville dont le système de rues est extrêmement concentrique, imaginant un jardin qui permette au fleuve et à la ville de se rencontrer.   S’appuyant sur les tracés existants, il s’agit de tirer des rues et avenues vers le fleuve pour que les quais deviennent lieux de promenade à l’abri de la circulation, tels de véritables quais parisiens, ponctués de péniches et de guinguettes. Trois grandes familles de rues sont dimensionnées pour ce faire : une sublime avenue de 35 mètres ornée d’amples trottoirs doublement plantés, plusieurs larges rues courantes de 18 à 20 mètres, elles aussi bordées d’arbres et quelques rues plus étroites de 12 mètres de large.  
                     
  [3] Imaginer un jardin, respecter la mémoire collective et identitaire du lieu

Dans ce même élan de respiration urbaine, ce ne sont pas un mais trois parcs qui sont proposés formant un grand jardin disposé perpendiculairement à la Seine.

    L’ensemble, commençant Place Bir Hakeim se prolonge jusqu’aux coteaux de Meudon après avoir traversé le fleuve et l’île Seguin. Ainsi le projet donne aux logements et bureaux, quelles que soient leurs catégories (hlm ou pas) une urbanité sur parc puisque chaque îlot urbain est agencé en bord de jardin.   Le cœur de l’île Seguin est transformé en jardin, la rive Nord (côté Billancourt) conserve sa façade continue en forme de paquebot, quant à la rive Sud, face au coteau de Meudon, elle est composée de bâtiments discontinus et d’une rive sauvage promesse de promenade au bord de l’eau.   C’est en taillant ce grand système de jardin en fausse perspective, qui conserve la trace de l’usine, que l’équipe découvre que l’endroit de mémoire le plus important de toute l’histoire de l’usine est l’esplanade : l’endroit collectif par excellence, lieu de retrouvailles et de réunion des ouvriers dans les années 60. Décision est dès lors prise de conserver ce lieu de mémoire en créant une « Esplanade de la classe ouvrière », en lieu et place de l’esplanade de l’ancienne usine.  

Le projet règle donc la question symbolique de ce lieu de mémoire, il garde l’empreinte de l’usine Renault l’esprit du lieu, via l’esplanade susmentionnée, l’allure de paquebot de la rive Sud et en recréant des espaces naturels proches de la forme originelle de l’île.

 
             
  [4] Ouvrir les perspectives     Sur les coteaux de Meudon, parallèlement à la Seine, balade sur le fleuve, jardin à gradins, immeubles prévus par le PAZ et coteaux boisés sont proposés. Enfin, dans la perspective du grand jardin, une tour pour l’Observatoire de Meudon se dessine dans le ciel. A l’image de la rue de Tournon, qui dans le 6e arrondissement de Paris interroge l’individu par l’étrange perception qu’elle donne (la fausse perspective fait apparaître le Sénat proche et prolonge loin le regard lorsqu’on lui tourne le dos), le jardin des coteaux de Meudon est travaillé sur ce modèle poétique, jardin en balcon qui offre la rue aux regards en accentuant l’impression d’amplitude.   Enfin, l’équipe ouvre encore davantage la perspective en offrant un système de transports propre à faire circuler les regards entre tous ces lieux de parcours et de réminiscence : la mise en place d’un tramway reliant le centre de Boulogne à l’île Seguin. Intégré à la ligne T2, le tramway envisagé desservirait ainsi, depuis le Pont de Saint-Cloud, tous les quartiers du cœur de Boulogne, ceux de l’île et ceux du Trapèze, pour se reconnecter ensuite à la ligne T2 et serait ainsi un atout majeur pour le développement des nouveaux quartiers créés.  
           
 

Epilogue

Une fois cette proposition montée et présentée, et ce, malgré divers aléas et actions avortées en matière de communication, le projet ne tarde pas à faire du bruit…

 

Meudon ne reste pas insensible à l’idée de retrouver par ce biais une circulation plus déliée, les personnalités politiques se penchent sur ce dernier né spontané, surpris de cette intervention… et puis, finalement, les décideurs décident, et les concourants concourent… le projet est écarté, et coule la Seine.

Aujourd’hui, le sort des anciennes usines Renault n’est toujours pas fixé… mais si l’utopie de l’agence reste en germe, elle illustre néanmoins une manière d’agir qui lui est propre, une manière de réagir avant tout.

  Manière d’être et art de penser la ville qui ne se limite pas à répondre à une demande précise (concours, appel d’offre…). C’est par ce type d’intrusions, d’interventions inopinées, et parfois de piratages, que l’architecte ouvre la brèche, donne de la voix, prend des positions publiques, porte à bras le corps son idéal urbain et ébroue son costume de façonnier… Les Ateliers définissent et proposent ainsi une manière d’être architecte qui soit davantage un scénariste urbain, à la fois artiste et citoyen… un métier à promouvoir…  
 
                             
 
 
 
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