| Fonder une école
Je remercie les participants à ces premières Rencontres, dont certains sont venus de fort loin. Je remercie également la ville de Lyon, en la personne de son maire, qui a eu le rapide réflexe de proposer la région lyonnaise pour l'accueil de l'Ecole des hautes études urbaines. Je remercie enfin le ministre d'Etat, ministre de la Ville et de l'Aménagement du Territoire, Michel Delebarre, qui a bataillé pour que cette école soit fondée. Ca y est. On y est. Dans un trajet qui va des illuminations brûlantes de la jeunesse et des inscriptions indélébiles de l'enfance à la passion non entamée de la maturité, celle qui se spécifie, se concentre, se discipline dans une énergétique où plus un gramme ne s'égare. Vieux rêve de Lacan, d'une machine à révéler les canailles et d'André Breton le jour de la mort d'Anatole France : "J'ai rêvé d'une gomme à effacer l'immondice humaine". La création de l'Ecole des hautes études urbaines s'insère d'abord sous le signe d'une adresse aux hypocrites et aux importants : "Tremblez, car il n'y a pas de technique". Ou, comme dit Gilles Olive : "La technique ne vaut que dans l'art". Ou encore : "Le moindre bord de la rivière tuera vos plans paranoïaques, vos unités de voisinage, vos zones de loisir ou de travail, et la cellule de votre bonheur programmé". Ou encore, c'est d'abord le langage populaire qui dira les mots de ces lieux : "cages à lapins", "cités-dortoirs". Ou encore, comme le poète Henri Michaux : "Je vous construirai une ville avec des loques. Moi ! Je vous construirai, sans plan et sans ciment, un édifice que vous ne détruirez pas, et qu'une espèce d'évidence écumante soutiendra et gonflera, qui viendra vous braire au nez, et au nez gelé de tous vos parthénons, vos arts arabes, et de vos Mings". S'il n'y a pas de technique, il va falloir penser. Je me souviens des premiers accès à la pensée que m'ouvrit Antoine Grumbach en 1973, les trois B : Bataille, Braudel, Barthes.
Bataille, c'était pour la dépense ostentatoire, la part maudite, la restauration de l'inutile fondamental, dur à trouver aux 4000 de la Courneuve.
Barthes, c'était pour en savoir plus sur le mythe et sur le mot, d'où la décision de faire entrer le logement dans le guide Michelin, ce qui s'est fait à Vienne, et donc dans les Mythologies de Barthes, et de retrouver la toponymie des lieux de la couronne parisienne, là où ne se nommait plus que 4000, 3000, ZAC, ZUP, HUS, SDAU, quand ce n'est pas la ZPSU (Zone Pertinente de Solidarité Urbaine).
Braudel, c'était déjà pour le rapport géographie/histoire, la carte incroyable de la Méditerranée qui nous fait voir la longue durée. C'était aussi l'amour de la vérité, ou plutôt : "Pas de vérité sans amour", "J'ai aimé passionnément la Méditerranée, comme tant de gens venus du Nord, comme tant d'autres, après tant d'autres".
Je me souviens de l'acharnement théorique du groupe des sept, Jean-Pierre Buffi, Jean-Paul Dollé, Antoine Grumbach, Guy Naizot, Gilles Olive, Christian de Portzamparc et moi-même, sur une phrase de Lacan : "Cet édifice nous sollicite. Car pour métaphorique qu'il soit, il est bien fait pour nous rappeler ce qui distingue l'architecture du bâtiment : soit une puissance logique qui ordonne l'architecture au-delà de ce que le bâtiment supporte de possible utilisation. Aussi bien, nul bâtiment, sauf à se réduire à la baraque, ne peut-il se passer de cet ordre qui s'apparente au discours. Cette logique ne s'harmonise à l'efficacité qu'à la dominer, et leur discorde n'est pas, dans l'art de la construction, un fait seulement éventuel". Le temps a pris son temps, et nous avons reconstruit de quoi faire semer de la pensée et du projet. Ca, c'était du côté des architectes. Chez les scouts, j'ai été nommé impulsif et bohème : je fus donc fidèle à ma promesse. Avec quelques architectes comme Michel Cantal-Dupart, et déjà Jean-Paul Dollé, déjà Gilles Olive, déjà Antoine Grumbach, nous apparut l'évidence : Banlieues 89.
Banlieues, c'était pour l'endroit où, visiblement tout était prêt pour la déchirure sociale : le rationalisme totalitaire massacrant la complexité urbaine, les rues, les places et les avenues, au profit de l'air, du soleil, de la lumière pour tous. Superbes idées, tellement belles qu'elles vous dispensent de les voir lorsqu'elles sont construites, le rationalisme totalitaire avait créé un espace idéal de l'égalité. Il devait devenir le lieu de l'exclusion tant ces métaphores carcérales et animalières, "on loge dans des cellules, dans des cages à lapins", lui vont comme un gant.
89, c'était pour les idéaux fondateurs de la République. De façon impulsive et bohème, en se jetant à l'eau, en tournant dans tout le territoire, en prenant appui sur la toute nouvelle loi de décentralisation, cent petites fleurs, d'échelle parfois acupunctuelle, s'épanouirent. Les esprits ont été éveillés et certaines lourdeurs de pensée et de fabrication urbaine ébranlées mais non abattues.
La question est enfin identifiée au niveau de l'appareil d'Etat. Il y a un ministre d'Etat chargé de la Ville et déjà des lois, dont la loi d'orientation sur la ville qui disent, en droit, le chemin. Nous avions, à Bron, tenté de voir loin, et de deux manières : - en proclamant un Droit à l'Urbanité comme droit fondamental ; - en demandant la création d'une Ecole des hautes études urbaines.
Cela faisait longtemps que l'impulsivité des uns et la méditation grondeuse des autres avaient pointé un silence : emblématiquement, celui de Sartre. Sartre refuse le prix Nobel en parlant de l'apartheid en Afrique du Sud, mais sur les 4000 à la Courneuve, silence radio. Et Sartre, contrairement à la déferlante de l'air du temps, ce n'est pas rien : celui qui a écrit cela n'est pas un trou noir de l'histoire : "Un homme, fait de tous les hommes, et qui les vaut tous, et que vaut n'importe qui.”
Nous découvrions alors que le silence de Sartre était de l'aveuglement. Bref, qu'il ne voyait pas, qu'il avait accompli la prophétie de Victor Hugo. Hélas, trois fois hélas, l'acuité d'André Gide sur Victor Hugo : "Ceci tuera cela, le livre tuera l'édifice."
Aveuglement qui rejoint un immense auteur d'histoire et de livres, Charles de Gaulle, qui préférera ses Mémoires aux monuments, qui n'en laissa aucun, et qui nous laissa les ZUP qu'il n'avait pas vues, comme tout le monde en son temps.
Sur la reconnaissance de cet aveuglement, nous fondons une Ecole. Entre topos et logos, dans cet entre-deux, entre pensée et visible, est l'avenir du monde, parce que le monde est devenu ville.
Pourquoi les bastides disent la démocratie et la laïcité, six siècles avant la laïcité ? Les villes bastides mettent l'église bien visible mais sur le côté et la place publique au centre.
Pourquoi l'égalité construite, soit les barres et les tours, est devenue le lieu de l'inégalité absolue ? Prenez Berlin, le mur dévoile une topologie de l'exclusion visiblement préparée.
A ma gauche, un petit paradis social-démocrate, un immense quartier sauvé de la spéculation, le Kreutzberg, des Turcs, des marginaux et des Allemands. A ma droite, Marzahn, si vous allez à Marzahn, vous louez à la Courneuve pour le mois d'août, 60000 logements sociaux en barres, bureaucrates, ouvriers et instituteurs mêlés. C'est propre et fleuri. Tout naturellement, ceux qui découvrent le Kreutzberg et qui peuvent payer vont y aller. Tout naturellement, les Turcs, les plus fragiles, le quitteront, ils trouveront à se loger à Marzahn où ils auront le plaisir de rencontrer des chômeurs allemands aux cheveux de plus en plus courts.
Au milieu, bien sûr, il y aura le mur de l'argent. Entre topos et logos, il y a de quoi penser Berlin.
Il y a un voyage à faire dans la banlieue de Vienne : lorsque visiblement la social-démocratie avait le projet que les quartiers ouvriers devaient être aussi beaux, aussi charmants, aussi promenants que les quartiers du centre, au point qu'aujourd'hui le Karl Marx Hoff est dans le guide Michelin avec des étoiles, preuve au moins visible que la bête n'est pas morte, lui qu'il sera difficile de débaptiser en Kautsky Hoff, pour ceux qui connaissent une histoire supposée morte du mouvement ouvrier.
Michel Delebarre m'a demandé donc un rapport, l'équipe fondatrice s'est mise au travail.
Topos-logos, c'est le contrat théorique qu'il fallait signer.
Nul n'entre ici sans son corps, sans son regard et sans sa pensée. Il y a un jeu de foire qui me fascine comme métaphore de l'accès à la vérité : il y a un cercle et cinq cercles un peu plus petits, mais à peine plus que le premier : il faut, avec les cinq petits recouvrir le grand. On n'y arrive jamais, il reste toujours une petite fontanelle, mais enfin, on s'en rapproche tellement qu'on recommence, ce qui permet à un "bohémien" de gagner sa croûte.
On a donc structuré l'Ecole comme ça : cinq champs pour appréhender le grand champ : la Civilisation urbaine.
Le premier, dirigé par Jean-Paul Dollé, a le lourd héritage de reprendre là où l'aveuglement de Sartre a laissé la question. En résumé, puisque chacun va développer : civilisation urbaine ou barbarie, ou penser l'inouï urbain de notre modernité.
Le deuxième, dirigé par Alain Arvois, dont il faut saluer l'acharnement, y compris contre moi, à vouloir cette Ecole, va traiter du politique, ou quelles sont les formes institutionnelles de la ville de l'époque où aux droits de l'homme et du citoyen il faut ajouter les droits du sujet, c'est-à-dire l'irréductible de la singularité de chacun. Le troisième, dirigé par Jean-Pierre Le Dantec, interroge le topos entre ce champ restreint et sublime, l'architecture, et ce champ trop technique, l'urbanisme, pour réinventer le champ de la ville comme dessin : l'art urbain.
Le quatrième, dirigé par Paul Virilio, étudie les rapports de l'espace et du temps, nous l'avons nommé l'écologie urbaine. Polémiquement, il veut dire guerre à l'écrasement du temps, vous avez tous lu l'article du Monde de lundi titré : "Quand il n'y a plus de temps à partager, il n'y a plus de démocratie possible."
Le cinquième, dirigé par Gustave Massiah, fait cette école citoyenne du monde, elle travaille le Nord/Sud, soit le Nord et le Sud, mais aussi le Nord et le Sud mêlés dans nos villes-monde modernes. La ville sans frontière est son horizon, la Venise démocratique moderne, ou, comment fabriquer de l'espace public à partager, lorsque le monde entier est chez soi.
Cette école, topologiquement sera à Lyon, ville européenne, à la Croix-Rousse, quartier des canuts, dans un espace que l'on peut prendre pour Prague dans un film, ce qui en dit la qualité d'infractuosité de plis et la capacité de secret et de découverte, mais sera aussi dans un fort, qui fera un autre guet.
Cette Ecole aura ses pensionnaires à Lyon, soixante par an, soixante individus avec des projets individuels.
Cette Ecole produira des grandes conférences à la manière du Collège de France. Ces conférences auront lieu à Paris, à Lyon, à Marseille. On peut annoncer déjà celles de Marc Augé, de Pierre Bourdieu et de Georges Duby pour en inaugurer le cycle.
Cette Ecole sera pratique. Elle accueillera des stages pour les maires, les architectes, les services techniques des villes. Mais pas seulement pour les bordures de trottoir de Berlin, mais aussi pour étudier Baudelaire et Walter Benjamin.
Cette Ecole ne sera pas basée, elle sera sur un bateau, elle sera en voyage, elle arpentera les périphéries du monde entier.
Un jour, des élèves de l'Ecole nationale d'administration m'appelèrent pour que je leur parle. "D'accord", dis-je, "mais d'abord on va voir." J'arrive. "On n'a pas le temps", me dit le petit groupe, "on n'a pas le temps de voir, bien sûr, on peut vous entendre, ça, on peut prendre des notes, et puis vous nous expliquerez.” Je leur ai dit au revoir. Jeunes gens, à Strasbourg, allez voir les habitations à loyer modéré du Neuhof et du Neudorf. Ces HLM de l'époque allemande sont un morceau de l'âme de Strasbourg, impensable même que l'on puisse penser qu'il s'agit d'habitations à loyer modéré, les autres de l'époque rationaliste étant une telle catastrophe.
Cette Ecole aura une originalité. Ses enseignants marcheront par couple, un du côté du visible et un du côté de la pensée.
Comme pour garantir physiquement le topos/logos.
Enfin, elle nouera des relations avec d'autres institutions. Une convention s'écrit actuellement avec l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), dont je salue le président, Marc Augé, et sa très belle interview dans Le Monde sur la solitude moderne.
Arrivons aux objections : que tout le monde se calme !
Cette Ecole ne veut remplacer personne, ni fédérer quoi que ce soit. Je pense que son objet même en dit l'originalité. On peut y ajouter le peu de goût de ses fondateurs pour l'ennui, le faux sérieux, et somme toute la tristesse de ce que Lacan appelait le discours universitaire.
Mais le reproche le plus vulgaire adressé à cette Ecole est le plus beau des compliments : ce seraient mes amis, une bande. Que des esprits courts, mesquins, avec le vernis de l'habileté ou de la bonhomie, puissent avancer que l'amitié est un obstacle à la transmission et l'invention du savoir prouve leur imperméabilité à la compréhension de ce qui se passe dans le parcours de l'invention même. Que l'amitié, au sein de l'équipe fondatrice ne garantisse de rien, c'est bien sûr, mais que dire de la fondation d'un lieu où déjà les suspicions, les malentendus et les hypocrisies seraient la règle ?
A vrai dire, les plans de carrière se suffisent de la sécheresse et des "amitiés" de complaisance. Mais les projets ne fonctionnent que dans une conspiration des egos, parce que c'était lui, parce que c'était moi. Et que j'aime Jean-Paul Dollé et qu'il m'aime, n'a, je crois, jamais fait obstacle à notre quête commune. Sans qu'il sache ce que je lui dois, ni ce qu'il me doit, rien, c'est-à-dire tout : ce que nous voulions, tout ce que nous voulons aujourd'hui, presque tout, le presque ici faisant hommage à Lacan, puisque le tout touche à l'impossible. Cette école va se donner un style qui pourrait se résumer à trois formules : - liberté de l'esprit, - passion de la vérité, - méfiance envers la bureaucratie. Formules qu'il faut spécifier à son objet même : le visible sensible et le rapport à la pensée.
La liberté de l'esprit est quelque chose d'extrêmement dur à tenir pour un architecte, tant la structure même de l'exercice de son art l'oblige, pour le moins, à un peu de courtoisie, voire de courtisanerie, envers les puissants, que ce soit le roi, le président ou le comité de quartier. Je parle de ce que je connais le mieux. Mais que dire des intellectuels aujourd'hui : arraisonnement par le médiatique dans une détestable époque où Beckett ne trouverait pas d'éditeur et Antonin Artaud tout ce qu'il faut de camisole chimique pour dénouer son pèse-nerf.
Cette Ecole ne sera pas instrumentale pour les architectes et tentera de s'extraire du temps médiatique pour tous. La vérité est une plainte, la vérité est au mieux le désir de vérité.
A la passion de la vérité l'objet de l'Ecole ajoute cet impératif catégorique : nul n'entre ici s'il se refuse à voir.
C'est une Ecole qui doit se faire avec les pieds, dans une dérive dans les villes du monde, dans les périphéries des villes du monde, dans l'ordinaire des maisons des hommes. Etudiant qui te destines au service public, laisse les procédures administratives à la porte de l'Ecole et, à la manière de Stendhal, ramène-nous des carnets de voyage de la banlieue de Minsk, le train suspendu de Wuppertal, ou l'arpentage systématique du territoire de Mexico et de Lagos. Et si tu dois fabriquer un schéma directeur d'aménagement urbain, prends deux ans avec ton sac à dos.
Pour la méfiance envers la bureaucratie, nous avons pris quelques petites mesures structurelles de base.
Le conseil d'orientation scientifique élira un conseil pédagogique qui nommera le président, la direction, le directeur des études, les responsables de champ pour quatre ans. Il ne sera possible de les réélire qu'une seule fois. Ainsi espérons-nous éviter que se structure un mandarinat du topos/logos. De même, les étudiants, les pensionnaires, les moines paillards de cette Ecole ne seront recrutés que sur eux-mêmes, sans exigence de titre, sur eux-mêmes et sur leurs projets. Quelque chose de magique est en train de naître. Un très joli tour de passe-passe de l'histoire. Une ligne particulière du jeu de go où, miraculeusement, l'encerclé devient encerclant.
La grande ville grossit, le désert et la solitude croissent. Babel est partout dans les identités, sous forme de morale provisoire : les ethnies, les religions, les intégrismes du riz complet et de la pâquerette.
Faites exister topologiquement ces identités productrices de mort, donnez à voir des lieux identitaires, faites vraiment de Montreuil une ville du Mali, parsemez la France de mosquées, de vraies, pas de celle en style du pays, comme proposait un libéral gentil, donnez aux villes l'air qui leur manque.
Donnez suffisamment d'ethnique et de religieux sensible et visible, et vous aurez la ville laïque, la ville vivable, la ville sans frontière. Le contraire de certaines banlieues de Moscou où ne se voit, cher Philippe Aubert, ni un lieu gayaouz, ni une mosquée, ni une église. Vous avez dessiné, avec d'immenses barres, une ville pseudo-égalitaire, vous recevez en retour la crise folle de l'Europe centrale déchaînée et le lotissement nucléaire.
Une topologie du laïque et de la citoyenneté implique une accumulation des signes de l'ethnique et du religieux. D'où on peut comprendre finalement, dans la topologie de la "douce France", l'importance des petits clochers pour cet immense pays laïque.
Topos et logos nous racontent l'importance d'une pensée paradoxale entre le voir et le vivre. Laisse filer visiblement la passion humaine agressive et guerrière et tu crées la ville de l'égalité.
J'ai fait cette boucle topos/logos comme métaphore de ce que je voulais dire du style de l'Ecole pour en conclure sur ce point : liberté de l'esprit, passion de la vérité, méfiance envers la bureaucratie.
C'est pour changer d'époque en matière d'intellectuels. Nous avions connu le sartrien. Nous avions connu le gramscien. Puis nous avons pendant longtemps connu le muet. Il est vraiment encerclé, comme dans le jeu de go, il devenait aphasique. Et puis, ça sort, Augé, Bourdieu, Virilio, et d'autres, la page 2 du Monde nous amène chaque semaine sa récolte. Et si l'on passait à la nouvelle époque : celle des intellectuels fondateurs ?
Ils ne seraient plus immergés dans la classe rédemptrice ou coupables de quoi que ce soit. Ils seraient tout simplement des citoyens inquiets de l'extrême désordre du monde, stupéfaits dans leur propre pays de la coexistence de la plus grande richesse accumulée au cours de l'histoire et des plus grandes solitudes. Des intellectuels ayant tout juste quelque trace du rapport qu'entretiennent la vérité et la vertu.
Jean-Paul Dollé raconte que Braudel a inventé la longue durée en captivité, dans un grand désespoir historique, dans les remugles "lavalopétainistes". Il lui fallait absolument penser loin. Avec notre style, nous espérons voir loin.
Reste le liant, l'émotion que vous imaginez bien être la colle de l'Ecole.
L'émotion qui brouille la pensée trop simple et l'émotion qui parfois, visiblement, étreint.
L'émotion qui est dans le roman et dans le lieu.
L'émotion qui fait lien entre visible et pensée.
Jean Nouvel dit : "En architecture, d'abord l'émotion".
Fernand Braudel dit : "J'ai passionnément aimé."
On n'arrête pas un livre qui commence par "j'ai passionnément aimé".
Chacun espère bien que les théories totalitaires n'unifieront plus les hommes de manière totalitaire, mais si les points de colle unissent des individus, en leur nom propre, et donc leur pensée, de ces points de colle et de cette mise à la colle, donc, du désir, aujourd'hui, peut émerger de la pensée.
Jean-Paul Dollé avait raison de dire que "l'amour est la seule question théorique de notre temps".
C'est aussi pourquoi cette Ecole portera un nom propre, celui de Fernand Braudel. Je tiens à le dire devant Madame Braudel, qui est parmi nous.
Roland Castro
Extrait des Cahiers de l'Ecole des hautes études urbaines Fernand-Braudel,
Premières rencontres internationales de la ville, Lyon.
30 et 31 Janvier 1992.
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