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L'agence / L'équipe
 
Roland Castro Sophie Denissof
Biograhie
L'équipe
 
 
 

 

APPRENDRE.
I. Débuts.

Ma passion pour les villes remonte à mon enfance. Comme j’habitais avec ma sœur et mes parents dans un appartement de 38 mètres carrés, c’est l’espace public parisien qui est très vite devenu mon espace privé en quelque sorte, le territoire de mes “ dérives urbaines ” spontanées. Ainsi, j’ai beaucoup fréquenté la rue de Rome, et notamment ce lieu où le chemin de fer déchire la rue, où les façades arrières deviennent des façades avant, ce qui produit un effet de collage fascinant. De là procède sans doute mon amour du sédimentaire urbain, fruit non pas de cette volonté de puissance ordonnatrice dont rêvent beaucoup d’architectes, mais de la superposition ou de la rencontre de multiples strates historiques, d’événements urbains et architecturaux portés par des logiques et des manières stylistiques différentes, voire contrastées. En somme, dès mon enfance, j’ai habité la ville en poète, et c’est toujours ainsi que je l’habite aujourd’hui.

Ensuite, il y a mes études. En 1956 je commence l’admission à l’Ecole des Beaux Arts où je suis admis en 1958 dans un “ atelier extérieur ”, marginal par rapport à l’enseignement traditionnel mais bien plus intéressant en fait, puisque c’est nous, les étudiants, qui choisissons notre enseignant. Notre choix se porte sur Edouard Albert, un architecte rationaliste certes, mais qui, contrairement à beaucoup d’autres, se pose des questions sur l’urbain. Par-delà l’Ecole toutefois, un second fait autobiographique décisif pour la suite de mon parcours prend place immédiatement : je bosse dans les agences qui, à l’époque, conçoivent les “ grands ensembles ”. En sorte que, par différence avec beaucoup de mes collègues qui travaillent comme moi à les “ réhabiliter ”, j’ai une connaissance directe, in situ, des méthodes et des techniques qui ont donné naissance aux “ cités ” que je remodèle aujourd’hui. Et l’époque est au rendu qui accroche le regard, les “ beaux dessins ” où il faut faire se croiser les traits, le pochoir, le tracé des ombres, même si le projet lui-même se révèle être stupide, mais aussi et surtout, a contrario, le manque total de travail sur l’espace dont la marque essentielle est l’absence du travail en maquette. Ainsi j’ai gratté sur Montereau où je vais peut-être travailler bientôt, j’ai dessiné des grands ensembles pour Novarina. Et cette connaissance de l’intérieur que j’ai des pratiques qui ont fabriqué ces morceaux de non-ville et de non-architecture m’a aidé, ensuite, à les déconstruire. Du coup, par réaction sans doute, je me réfugie à l’Ecole dans le formalisme, les plissés, le genre Wright.

II. Engagement.

En même temps, ces années sont celles de la guerre d’Algérie qui va constituer le terrain, pour moi, d’un autre type d’apprentissage. Révolté par ce qui se passe, au nom de la France, de l’autre côté de la Méditerranée, je milite, je manifeste. Et cet engagement sur un front politique “ extérieur ” se double d’une participation de plus en plus active au mouvement de contestation critique de l’enseignement des Beaux Arts - mouvement qui va déboucher sur la fameuse grève de 1966 dont, aux côtés d’Antoine Grumbach, Christian de Portzamparc et quelques autres, je suis l’un des animateurs. A l’époque, je le rappelle, au lieu de travailler sur le logement et la ville, l’enseignement des Beaux Arts privilégiait de façon exclusive les projets absurdes du type “ centre de conférences internationales ”.

Je prends la direction du journal Melp qui exprime et qui porte la contestation étudiante, tout en popularisant des expériences étrangères à nos yeux novatrices, ludiques et anti-académiques comme celles du groupe Archigram.
L’aboutissement (provisoire) de ce mouvement critique, c’est Mai 68, la fin de la section d’architecture de l’Ecole des Beaux Arts et les trois ou quatre années où, abandonnant provisoirement l’architecture, je deviens le dirigeant principal du groupe “ maoïste ” Vive la Révolution et le directeur du journal Tout (dont le titre est issu du slogan du groupe italien Lotta Continua : “ Ce que nous voulons : tout ”) d’où émergent, à la fois comme effets et comme réactions, le mouvement des femmes, celui des homosexuels, etc., bref : la révolution des mœurs qui est la conséquence pratique majeure de Mai 68.


COMPRENDRE POUR FONDER
La période 72-80 va constituer, à certains égards, l’aboutissement de mes “ années d’apprentissage ” (je dis “ à certains égards ” car, à d’autres, je continue à me considérer comme un débutant).

D’une part, j’entre en analyse chez Lacan et, d’autre part, en rejoignant le “ groupe des 7 ” (le philosophe Jean-Paul Dollé, l’ingénieur Gilles Olive, les architectes Jean-Pierre Buffi, Antoine Grumbach, Guy Naizot, Christian de Portzamparc et moi-même), je participe, en liaison avec la réinvention de l’enseignement de l’architecture à UP6, à une réflexion collective sur “ les fondements théoriques de l’architecture ” organisée suivant la fameuse triade lacanienne Réel/Imaginaire/Symbolique. Ce rapport à la psychanalyse, et à Lacan tout spécialement, est décisif dans ma (notre) réflexion : il m’aide à déconstruire l’ultra-rationalisme architectural et urbain, corbuséen notamment, en me faisant découvrir que le sujet freudien est absolument à l’opposé de l’homme de la ligne droite, de l’espace fluide continu et indifférencié, et des mesures normées du Modulor.

Pourquoi ? Parce que le sujet ferme la porte de sa chambre pour ne pas faire l’amour devant ses enfants ; parce que le sujet aime se perdre dans la ville en suivant le “ chemin des ânes ” qui donne accès aux merveilles de la mémoire et qu’il déteste par conséquent le plan Voisin qui, entre autres folies totalitaires, prétend éradiquer cette mémoire; parce que le sujet est irréductiblement singulier, unique et que, outre qu’il ne mesure pas nécessairement 1, 83 m, l’histoire lui a appris de se méfier de ceux qui voudraient lui faire lever le bras sur commande.

La pensée freudienne, qui enracine le sujet mais pas dans ses racines, c’est une pensée du sujet dé-raciné justement, du sujet habité par ses signifiants dont la principale trace, les racines, est une série de nominations.
J’ai fait une longue analyse avec Lacan. Je suis donc un des sujets par lesquels passa la reconstruction d’un discours sur la ville chez les architectes.
Une analyse, au-delà de son propre salut, sert à vérifier les moralistes, La Rochefoucault, Baltazar Gracian, ceux qui savent jusqu’au tréfonds combien le sujet peut être guidé, poussé, commandé par bien autre chose que l’amour du prochain.
Ca vous rend d’une méfiance profonde quant aux optimismes historiques totalitaires et nommément le fascisme et le stalinisme. Mais ça m’a permis d’en découvrir un troisième moins connu : l’ultra-rationalisme en urbanisme et en architecture. Il a fait moins de morts massives ; il n’est responsable que de désespoirs et de suicides : ce qui se sait moins.
Mais si on le regarde de près, on lui trouve des ressemblances avec les deux autres, on y voit un individu bien peu identifiable, bien peu différencié, à travers une production de lieux de stockage, toujours les mêmes.
A travers ce travail avec Lacan, je produisis très vite ce qui aujourd’hui constitue le fond de pensée de mon travail.

Extrait d’une conférence de Roland Castro à l’Université de Princeton, 1993).


 


 
  La Roquette - Paris

 

En parallèle avec ce travail de réflexion théorique, je fonde avec d’autres amis architectes (Abdelkrim Driss, Guy Duval, Lorenzo Maggio, Jean-Jacques Faysse, Bernard Ogé et Antoine Stinco) le Gau, structure collective dont vont émerger plusieurs projets fondateurs : celui du PAN consacré à l’étude d’un “ pan de ville ” (projet lauréat) ; celui pour la reconstruction du quartier de La Roquette à Paris (qui ne sera pas lauréat mais dont le dessin et l’intitulé “ Survivance-Citation-Invariance ” feront le tour du monde) ; celui pour le centre-ville de La Roche-sur-Yon (lauréat) ; et celui du plan général de Villeneuve-sur-Lot (qui constitue la matrice théorique de mon futur plan du “ Grand Paris ”).

Pourquoi dis-je qu’il s’agit de projets fondateurs ? Parce que, tout en revenant aux invariants (rue, place, etc) de la ville agglomérée, ils les retravaillent de manière moderne en évitant le systématisme de la méthode typo-morphologique qui fait son retour à cette époque. Pour moi (pour nous) en effet, plus riches que les objets architecturaux eux-mêmes, sont leurs agencements impliquant, comme dans la ville sédimentaire, des superpositions, des agglomérations, des contaminations, des bigarrures, des désorganisations/réorganisations, des collages plus souvent imprévus que prémédités. Dès lors, dans le PAN comme à la Roquette, je pose une stratégie de places, de rues, de lieux très constitués – portes, immeubles d’angle, béguinages, crescent, parc, etc. -, mais je ne dessine surtout pas le tout, je ne tartine surtout pas le territoire, abandonnant à d’autres le soin de compléter le projet. En somme, je propose délibérément la possibilité du non-délibéré.

Ce qui est une démarche autrement moins démiurgique et plus complexe que le simple retour à la typo-morpho. D’autant que, si j’accueille avec sympathie les critiques anti-modernes (Jencks et Cie) qui se développent internationalement au cours de ces années-là, les propositions architecturales et urbaines dites “ post-modernes ” qui en résultent – celles des Krier en particulier, telles qu’elles s’expriment à Berlin dans le cadre de l’IBA (exposition-reconstruction critique in situ de la ville que je visite à la fin des années 70), sont loin d’emporter mon adhésion. Stylistiquement, ça ne me convient pas. C’est trop chichiteux à mon goût. Cette distance est patente, par exemple, lorsqu’on compare mon ensemble de logements du Mandinet à Lognes-Marne-la-Vallée (1981-1984) qu’Eric Rohmer a filmé dans Les Nuits de la pleine lune, et les ensembles de logements voisins.

Evidemment, à cette époque, tout cela est loin d’être aussi clair qu’aujourd’hui dans ma tête : ma démarche a toujours été celle décrite par Bonaparte “ On avance, puis on voit ”. Ainsi, si je mets déjà clairement en cause l’ “ architecture-objet ” au profit de ce que j’appellerai bientôt l’ “ architecture urbanisante ”, je n’ai pas encore critiqué jusqu’au bout ce que je nomme depuis vingt ans la “ pensée du plan-masse ”, c’est-à-dire cette méthode encore trop répandue, y compris chez certains qui pensent s’en être débarrassés, de fabriquer des morceaux de ville à partir des masses bâties et non en prenant pour point de départ le tracé et le dessin de l’espace public.

 
 
 

Rue Erlanger (1977)
Bourse du Travail - St Denis (1979)

 

Le GAU se dissout, faute de commandes, à la suite de son échec au concours des Hautes Formes que gagne fort justement Christian de Portzamparc. Je me retrouve alors à fabriquer des petits projets du genre abribus pour la ville d’Angoulème puis je m’associe avec Antoine Stinco pour le concours (gagné) de la Bourse de Saint-Denis (1979).

La Bourse de Saint-Denis, quelles que soient ses limites, est, après mon immeuble de la rue Erlanger (livré en 1977) où j’ai déjà expérimenté certains principes architecturaux que je désigne aujourd’hui comme “ impressionnistes ” dans la mesure où ils travaillent le bord, la limite, l’entre-deux grâce à des motifs (vérandas, oriels, bow-windows…) que j’utilise de façon récurrente dans mes remodelages actuels de grands ensembles, cette Bourse de Saint-Denis, donc, achevée en 1983, est mon premier exemple construit d’ “ architecture urbanisante ”.

Elle possède en effet trois types de façades répondant chacune à une situation et à un paysage urbains différents : la première dialogue de façon mesurée avec la clinique d’à côté ; la seconde, violente, répond à la violence autoroutière qu’émet la Porte-Saint-Denis ; la troisième enfin, à l’arrière, est douce au contraire, et végétalisée. En outre, ce bâtiment public se veut très anti-fonctionnaliste. Répondant aux thèses de Georges Bataille concernant la nécessité de ce qu’il appelle la “ dépense ” par opposition à la stricte économie, le bâtiment recèle quantité d’espace dit “ perdu ” - des circulations si amples qu’on pourrait les croire disproportionnées, par exemple.

Cette Bourse du travail marque une étape et un tournant dans mon parcours. Non pas en raison de ma dé-association amicale avec Antoine Stinco qui en résulte (autant il est puriste, Nuccio, autant je suis “ bavard ”), mais parce qu’elle constitue, en quelque sorte, la fin d’un certain type d’apprentissage et qu’elle coïncide, en outre, avec mes débuts dans un nouveau type d’activité : la politique urbaine et la maîtrise d’ouvrage en quelque sorte, dont Banlieues 89 est le jalon fondateur.

 
  Oullins
  CREER DE L'OFFRE POUR PRODUIRE DE LA DEMANDE
(Banlieue 89 et sa suite).

Arrive mai 81. L’élection de François Mitterrand à la présidence de la République. Le 11 mai 81, électrifié par l’événement, j’écris un poème proclamant qu’on va transformer les périphéries. Et dans la foulée, je crée Banlieues 89 avec Michel Cantal-Dupart et mes complices habituels Antoine Grumbach, Jean-Paul Dollé et Gilles Olive. Avec l’aide d’un directeur au Ministère de l’Equipement, Georges Mercadal , et quelques maires complices, on rassemble un petit groupe au sein duquel je rencontre Roland Bernard, le maire d’Oullins. Grâce à lui, j’ai la possibilité de recréer, avec Sophie Denissof, un centre à sa ville grâce à un assez petit projet (94 logements !) en forme de “ tours fines ” qui, rétrospectivement, m’apparaît très important, premièrement parce qu’il est extrêmement urbain, deuxièmement parce qu’il va servir de modèle pour permettre à Banlieues 89 de passer à la vitesse supérieure. Tout comme vont servir de modèles, d’autre manière, des propositions que nous présentons sans que personne ne nous demande rien, telle celle de couvrir l’autoroute à la Courneuve pour en faire une rambla.

J’écris au Président de la République pour lui dire que le problème des périphéries est la question centrale de la société française, celle qui conditionne son avenir. En juillet 83, je suis enfin reçu par lui et c’est à partir de là – je veux dire après la visite que je lui fais faire de la cité des 4000 de la Courneuve, ensuite dans le morceau de banlieue réussie qu’est à mes yeux la cité-jardin de la Butte-Rouge à Chatenay-Malabry – c’est à partir de là, donc, que nous nous voyons confier une mission officielle, logée à Matignon, nommée Banlieues 89.


 
  Grand Paris

  Notre première initiative, avec notre toute petite équipe (Marie-Françoise Goldberger pour l’administration, Michel Herrou pour la sociologie, Jean-Patrick Fortin et Laurent Charré pour l’architecture), est d’inventer l’idée du Grand Paris. A l’époque, mais tout cela reste d’actualité, nos interrogations sont les suivantes :

Comment oublier les nouvelles fortifications constituées par le périphérique au profit d’un anneau, au rayon beaucoup plus large parce qu’en accord avec l’agglomération réelle et non simple réplique administrative dénuée de sens ?

Comment féconder l’ensemble de ce territoire à partir de la géographie et des paysages (celle et ceux produits par la Seine au premier chef) en partant du postulat que tout fragment de périphérie peut et doit être pensé comme un centre potentiel pour peu qu’on analyse finement ses qualités – ignorées le plus souvent, voire gâtées ou carrément masquées par un urbanisme de la table rase ?


 
  Grand Tram Paris.

  Ce projet, dont la première esquisse est présentée très vite au président de la République, connaîtra par la suite de nombreux développements ou relances puisque j’y travaille encore aujourd’hui. A titre d’exemple, le projet de Grand Tram, que j’ai conçu en 1998 en collaboration avec Jean-Pierre Le Dantec et qui propose de relier entre elles les banlieues de la grande couronne parisienne au niveau (approximativement) de la ligne des forts, en dérive quasi “ naturellement ”. Mais par-delà les propositions ou réalisations qu’il a suscitées, ce projet du Grand Paris a été, et demeure, une matrice théorique de toute première importance en matière d’analyse inventive (c’est-à-dire productrice de scenarii) urbaine, paysagère et territoriale : des concepts à mes yeux décisifs ont été forgés au cours de son élaboration inspirée par la reconstruction baroque de Rome sous Sixte-Quint : ceux de “ lieu magique ”, de “ lieu à projet ” et, le plus décisif de tous, celui d’ “ acupuncture urbaine ”.

Notre seconde initiative, lancée en décembre 83 à la Mutualité devant un bon millier d’architectes, est de proposer que chacun d’entre eux s’associe avec un maire de banlieue, qu’elle soit parisienne ou de région, pour concevoir puis réaliser un projet, quelle que soit sa dimension, susceptible de transformer un quartier ou d’en amorcer la transformation. Il en résulte dans la foulée une exposition de 77 projets dans 77 villes, suivie un an plus tard du lancement de 250 projets labellisés Banlieues 89 et pouvant bénéficier, de ce fait, de financements spécifiques. Le principe étant que l’initiative et la conduite de chacun relève exclusivement du couple maire + architecte, ces projets sont de qualité inégale, chose qui nous a été (injustement je pense) reproché. Mais bon nombre d’entre eux, à l’instar de l’ensemble de logements dit La Maison des Gardes à Arcueil conçu par Henri Gaudin, sont remarquables et n’auraient pas abouti sans Banlieues 89.

Dans le même temps, contre l’inégalité urbaine et la parcellarisation des crédits, des compétences techniques, des modes de décision qui résultent, à la fois, d’une absence de dialogue entre partenaires (y compris ministériels) et d’un code de l’urbanisme rendant impossible une gestion équilibrée du territoire et, pire encore, l’émergence de formes urbaines aussi riches et complexes que celles de la ville sédimentaire, j’invente ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui la “ politique de la ville ”. D’abord en favorisant l’émergence d’une structure interministérielle en charge de ces questions, la DIV (Délégation interministérielle à la ville) où s’insère progressivement Banlieues 89, puis en proposant, carrément, la création d’un Ministère d’Etat à la ville – suggestion qui est mise en pratique jusqu’à dégénérer avec la nomination à la tête de ce ministère de… Bernard Tapie.

Cette nomination est la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

Alors que Banlieues 89 s’est trouvée progressivement marginalisée au point de devoir s’éteindre, en tant que dispositif créateur d’idées léger et rapide, au sein de structures lourdes plombées par les lenteurs bureaucratiques, le poste de “ Délégué à la rénovation des banlieues ” qui m’a été attribué par le Président de la République est à son tour vidé de son sens et de tout pouvoir au profit d’une politique urbaine exclusivement fondée sur les “ coups médiatiques ” et la “ communication ” en général. Ma mission n’a plus d’objet, sinon honorifique : j’en démissionne.


 
  Cité littorale - Vallée de l'Aude
 
  Lorient - Quai de Rohan
  REMODELER LES GRANDS ENSEMBLES;
Si pendant ces années, ma mission – et mon activité par conséquent - avait essentiellement consisté à inventer une maîtrise d’ouvrage politique, architecturale et urbaine, d’un genre nouveau et, dans la foulée d’inventer des projets et des concepts de nature à rénover et reféconder les périphéries en luttant contre l’inégalité urbaine, j’avais cependant pu faire avancer dans le même temps quelques projets personnels allant dans le même sens. Laissant de côté les bâtiments que j’ai construits à cette époque en collaboration avec Sophie Dénissof et parfois en association avec d’autres architectes, trois types de projets urbains vont avoir pour moi – et je l’espère pour d’autres – un caractère fondateur. Le premier, que j’appelle “ projet urbain fédérateur ” se situe dans le droit fil du Grand Paris : j’y reviendrai. Le second, qui relève de la création urbaine non pas ex nihilo bien sûr, mais “ pure ” si je puis dire, j’en traiterai plus loin : ses archétypes sont la ZAC Danton à Courbevoie commencée en1989 et le projet de Cité Littorale de la basse vallée de l’Aude élaboré avec Michel Corajoud (1986). Le troisième est le remodelage des grands ensemble dont l’archétype, lui, qui développe des concepts élaborés au sein de Banlieues 89, est la réhabilitation du Quai de Rohan à Lorient : sa première tranche, après le concours gagné de 1989, est livrée en 1996.

 
  Val d'Argent, Argenteuil

 
 
  La Caravelle, Villeneuve-la-Garenne
Quartier de l'Oly, MontGeron & Vigneux

 
  Carré de la Vieille à Dunkerque (2002)

 
  Quartier Droixhe, secteur Croix-Rouge, à Liège

  Point de départ, pour moi, de beaucoup d’autres du même genre, depuis, en France (Val d’Argent à Argenteuil, projet commencé en 1993 ; La Caravelle à Villeneuve-la-Garenne, projet commencé en 1995, Quartier de l’Oly à Montgeron et Vigneux, Carré de la Vieille à Dunkerque (2002)…) comme à l’étranger (Hoyerswerda dans l’ex RDA, projet lauréat en 1997 ; quartier Droixhe, secteur Croix-Rouge, à Liège, projet lauréat en 1997 lui aussi…), le remodelage du Quai de Rohan doit sa réussite à un bon projet, bien sûr, fondé sur des concepts urbains que je m’emploie à mettre en œuvre de façon chaque fois spécifique, mais aussi à l’existence d’une volonté politique sans faille portée par la mairie, et d’une équipe de fabrication et d’accompagnement du projet à la fois dévouée, compétente et inventive. Car il faut le dire et le redire : en matière urbaine peut-être plus encore qu’en matière architecturale, le rôle de la maîtrise d’ouvrage et celui des techniciens (bureau d’études, sociologues, économistes, administrateurs, BTP...) est capital.

Cet hommage étant rendu à ceux sans qui les plus beaux projets architecturaux et urbains ne sauraient être menés à bien, quelles sont les idées-forces qui me guident dans les remodelages de grands ensembles ?

C’est d’abord et surtout ne pas reproduire la logique de la table rase en fichant tout par terre, mais respecter la mémoire du lieu – celle de ses habitants au premier chef.

C’est comprendre la logique qui a présidé à leur fabrication pour tenter un retricotage de l’espace public entre les bâtiments selon un vocabulaire urbain “ normal” permettant une délimitation précise du public, du semi-public, du privé.

C’est redonner un bas, un haut, un corps, un ciel, aux barres et aux tours qui en sont dépourvues.

C’est, idée très importante renvoyant à l’ “ impressionnisme ” architectural et urbain, dessiner de l’inégalité formelle pour arriver à une meilleure égalité de sentiment : ainsi, il faut se garder, sous prétexte d’agrandir tous les séjours, de leur ajouter à tous de grands bow-windows, ce qui aurait pour effet de reproduire la barre en l’épaississant.

C’est instaurer de la différence pour susciter de la dignité et un sentiment d’appartenance. C’est remodeler le ciel dans le cas de Liège ; dans celui de la Caravelle c’est encombrer pour dédensifier : arriver en insérant des petits bâtiments à casser l’impression de linéarité monstrueuse de l’existant ; dans celui du clos Saint-Lazare, c’est de découper les barres pour les inscrire dans un système d’îlots incluant des maisons individuelles ; c’est transformer, à Vallauris, des tours de stockage en “ immeubles de rapport ” à l’unisson de la Côte d’Azur…

Autant dire que remodeler, c’est à chaque fois un cas d’espèce : même si les grands ensembles se ressemblent, il faut à chaque fois trouver le génie du lieu, dissimulé la plupart du temps, et s’en servir comme point d’appui pour inverser la situation en pratiquant une sorte de “ judo urbain ”. Et c’est aussi prêter une grande attention au projet initial, y compris lorsqu’on le trouve aberrant, afin que les parties ajoutées ou refaites puissent apparaître comme ayant été là depuis le début. Et c’est enfin conserver le sentiment de la grande dimension pour préserver l’impression d’espace et de vues dégagées qu’a apportée, vaille que vaille, le rationalisme moderne. C’est donc tout le contraire de ce qu’on a pu voir dans certaines des premières réhabilitations de grands ensembles qui plaquaient de la fausse ville traditionnelle sur de la ville moderne : en fait, l’idéal du remodelage c’est la métamorphose.


 
  Le pari des cinq Paris

 

RECOUDRE A GRANDE ECHELLE;
Depuis son état initial datant de Banlieues 89, je n’ai cessé de reprendre le projet du Grand Paris. Ainsi, en 1990, sans remettre en cause les méthodes d’analyse inventive du territoire produites à l’époque, non plus que les résultats obtenus, ai-je mis en avant “ le pari des cinq Paris ”. Constatant en effet qu’il n’était pas possible d’envisager une seule autorité pour gérer un territoire aussi vaste à l’époque de la décentralisation, je propose la création de quatre entités territoriales complétant le Paris administratif : Paris-la-Plaine (entre Saint-Denis et Bobigny) ; Paris-Amont (le long de la Seine d’Ivry à Villeneuve-Saint-Georges) ; les Hauts-de-Paris (au travers des collines du sud-ouest de Boulogne à Massy) ; enfin Paris-Presqu’île (lové dans la boucle de la Seine entre Nanterre et Villeneuve-la-Garenne). Sur un mode plus classiquement projectuel, d’autre part, je présente en 1995 un scénario de réaménagement paysager du boulevard périphérique incluant en particulier la lumière nocturne ; puis en 1998 le projet, déjà évoqué, du Grand Tram.

Penser le territoire urbain à grande échelle afin de mettre au jour ses caractères majeurs et, complémentairement, ses singularités, me paraît constituer en effet le socle de savoirs nécessaire pour qui, conscient de la fragmentation – et des inégalités qui en résultent- qui menace ce territoire sous l’effet de facteurs que je n’énumère pas ici, estime comme moi nécessaire de tenter de le “ recoudre ”.

 

 
  Plan d’ensemble du département des Hauts-de-Seine

  C’est pourquoi, dans le même esprit que celui qui a présidé au plan du Grand Paris, j’entreprends en 1993, dans le cadre de la mission Pacte 92, une étude conduisant à un “ plan d’ensemble du département des Hauts-de-Seine ” destiné à fournir un “ plan de lutte contre la ségrégation urbaine ” : son objectif majeur, décliné en thèmes transversaux, en éléments de ponctuation, en typologies et en style d’interventions chaque fois explicités au moyen de cartes et de dessins de principe, est de désenclaver, d’embellir et de complexifier.
Cette étude n’a évidemment pas la prétention d’être suivie d’effets d’ensemble immédiats : son objet est de montrer qu’il est possible de trouver des solutions permettant de s’opposer au fatalisme de la ségrégation urbaine “ spontanée ” et de suggérer des projets allant dans ce sens.

 
 
  ZAC Jean Rostand
ZAC Masséna


  FONDER DES MORCEAUX DE VILLE
Pour en arriver à oser de telles fondations, je crois que le passage par le remodelage s’est avéré nécessaire. Ainsi je me souviens en 1977 d’une rencontre avec le président Houari Boumédienne à qui j’étais venu dire “ Ne faites pas les mêmes erreurs que celles que nous avons faites en Europe ” et qui me propose, tout à trac, de construire une ville : je lui ai répondu “ Non ” car, à cette époque, je n’étais pas encore prêt pour ce genre de projet. En fait, pour inventer un morceau de ville là où il n’y en a pas encore, il faut, selon moi, se mettre dans la peau d’un flâneur dérivant sur le territoire existant en le fantasmant comme construit.

Cela se voit très bien dans le projet de Cité littorale pour la basse vallée de l’Aude (1986). Six mois d’angoisse épouvantable. Avec Michel Corajoud on commence par le dessin d’un système de jardins et d’eaux qui va quadriller la ville future; et au sein de ce quadrillage, on produit des singularités en inventant un alphabet de neuf lettres urbaines, de San Geminiano à bastide, qu’on croise pour obtenir des syllabes. L’ensemble donne un sentiment de découverte et d’accumulation baroques passionnant : j’en garde le souvenir de l’accouchement d’une machine à produire de la différence, mais de la différence réglée. Cette expérience m’a libéré.

A partir de là, j’ai pu passer à la ZAC Danton de Courbevoie dont j’ai été nommé architecte en chef en 1989. N’en sont encore construits que des fragments – 1 million de mètres carrés pourtant ! Des principes extrêmement clairs concernant l’espace public, une déontologie parfaite entre architectes que j’arrive à faire travailler en commun, y compris à la production d’un immeuble conçu à trois mains (Castro-Dénissof / Rolinet / Bayard)… la ZAC Danton est sur de bons rails aujourd’hui. Tout comme la ZAC Jean Rostand qui est en train de se construire à Bobigny…

Parmi plusieurs autres projets de fondation urbaine non réalisés, je pourrais évoquer mon projet pour la ZAC Masséna ou celui pour le Grand Axe à Nanterre (1995). Mais c’est le projet (en cours) pour le quartier des Capucins à Angers qui va constituer pour moi, en matière de création urbaine fondée sur la pensée du promeneur, l’avancée décisive.


 
  Quartier des Capucins à Angers

  Mon modèle mental, c’est le jardin Albert Kahn de Boulogne-Billancourt. Soit : comment passer d’un territoire à l’autre et pourquoi – une fois qu’on a dit qu’on est à Angers et qu’on doit penser en termes de site, de paysages, de mesure… - pourquoi ne pas s’autoriser une succession d’émotions et de singularités en passant d’une île à l’autre au sein de l’archipel urbain que nous avons conçu ? C’est là la condition, selon moi, pour que les habitants aient le sentiment d’habiter vraiment quelque part et pour que les visiteurs, de leur côté, aient envie de venir se balader dans un territoire plein de surprises.

A Angers, donc, on va s’employer à réinterpréter tout ce qu’on aime dans la ville telle qu’elle s’est constituée : à la fois dans le délibéré et le spontané, le sédimentaire et même l’erreur féconde – tous ces événements qui sont le bonheur du poête urbain. Ce qui va se traduire par une ville “ promenante ”, d’abord habitable bien sûr, mais promenante : claire et labyrinthique, fourmillante d’histoires qui se croisent, s’ignorent, s’entremêlent – bref, une ville littéraire.

TRANSMETTRE.
Etant enseignant depuis 1972 à UP6 devenue l’Ecole d’architecture de Paris-la-Villette, il va de soi que le fait de devoir transmettre a toujours constitué pour moi une nécessité. Transmettre aux étudiants, bien sûr (j’y reviendrai), mais aussi au public en général et aux habitants concernés par tel ou tel projet (en précisant qu’avec ces derniers, il ne s’agit pas seulement de transmettre, mais surtout d’écouter et de dialoguer). C’est pourquoi j’ai créé à plusieurs reprises des journaux (Tout, Légende du siècle) dont une part importante traitait de questions urbaines mais aussi que j’ai écrit plusieurs livres : 1989, Civilisation Urbaine ou Barbarie, Impressionnisme Urbain. Et aussi, en relation avec Banlieues 89, une revue plus pointue, Lumières de la ville, dans laquelle, sous la direction de Jean-Christophe Bailly, Jean-Paul Dollé et Jean-Pierre Le Dantec, se sont exprimés des architectes, des urbanistes et des historiens, mais aussi et peut-être surtout des écrivains, des cinéastes et des artistes.

Dans mon enseignement à l’EAPLV, d’autre part, j’ai depuis toujours mis l’accent sur les rapports entre ville et architecture. Outre un module de projet intitulé “Architecture et ville ” que j’encadre avec Sophie Dénissof, j’en ai mis au point un autre depuis des années avec mes complices Jean-Paul Dollé et Jean-Pierre Le Dantec : son objectif n’est pas d’aboutir, pour chaque étudiant, à un projet à proprement parler, mais plutôt de le mettre en situation d’apprendre à analyser une ville en croisant un maximum d’approches (sensibles ; scientifiques – géographie, histoire, cartographie… ; symboliques – littérature, arts plastiques, cinéma…). Les résultats sont passionnants et appelleraient même parfois la publication.

Toutefois, en matière de transmission d’un savoir que je pense de mieux en mieux élaboré, j’ai un grand regret : celui de n’avoir pas réussi à faire aboutir à temps – je veux dire largement avant le changement de majorité présidentielle en 1995 qui le conduisit au panier – le projet d’Ecole des hautes études urbaines Fernand Braudel. Son programme était en effet si merveilleux qu’il n’a pas perdu un pouce d’actualité : qu’on en juge à travers l’extrait joint de mon texte “ Fonder une Ecole ” :

On a donc structuré l’Ecole comme ça : cinq champs pour appréhender le grand camp : la civilisation urbaine.

Le premier, dirigé par Jean-Paul Dollé, a le lourd héritage de reprendre là où l’aveuglement de Sartre a laissé la question. En résumé, puisque chacun va développer : civilisation urbaine ou barbarie, ou peser l’inouï urbain de notre modernité.

Le deuxième, dirigé par Alain Arvois, dont il faut saluer l’acharnement à vouloir cette école, va traiter du politique, ou quelles sont les formes institutionnelles de la ville de l’époque où aux Droits de l’Homme et du Citoyen, il faut ajouter les droits du sujet, c’est-à-dire l’irréductible de la singularité de chacun.

Le troisième, dirigé par Jean-Pierre Le Dantec, interroge le topos, entre ce champ restreint et sublime, l’architecture, et ce champ trop technique, l’urbanisme, pour réinventer le champ de la ville comme dessin : l’art urbain.

Le quatrième, dirigé par Paul Virillo, étudie les rapports de l’espace et du temps, nous l’avons nommé l’écologie urbaine. Polémiquement, il veut dire guerre à l’écrasement du temps : “ Quand il n’y a plus de temps à partager, il n’y a plus de démocratie possible. ”

Le cinquième, dirigé par Gustave Massiah, fait de cette école citoyenne du monde, elle travaille le Nord/Sud, soit le Nord et le Sud, mais aussi le Nord et le Sud mêlés dans nos villes-monde modernes.

Cette école, topologiquement sera à Lyon, ville européenne, à la Croix-Rousse, quartier des canuts, dans un espace que l’on peut prendre pour Prague dans un film, ce qui en dit la qualité d’infractuosité de plis et la capacité de secret et de découverte mais sera aussi un fort, qui fera un autre guet.

Cette école aura ses pensionnaires à Lyon, soixante par an, soixante individus avec des projets individuels.

Cette école produira des grandes conférences à la manière du Collège de France. Ces conférences auront lieu à Paris, à Lyon, à Marseille.

Cette école sera pratique. Elle accueillera des stages pour les maires, les architectes, les services techniques des villes.

Mais pas seulement pour les bordures de trottoir de Berlin, mais aussi pour étudier Baudelaire et Walter Benjamin.

Cette école ne sera pas basée, elle sera sur un bateau, elle sera en voyage, elle arpentera les périphéries du monde entier.

Extrait des Premières Rencontres internationales de la ville, Lyon , 1992.


 
 

Lorient Barre République

 

  AUJOURD'HUI

“ La preuve du pudding c’est qu’on le mange ”.
Friedrich Engels, Londres , Avril 1892

Il était indispensable que quelques preuves soient donc posées ; que ces morceaux de pudding soient fréquentables.

Ainsi d’Oullins en Lorient, de Villeneuve en Bobigny, de Marseille en Dunkerque des moments de coagulation , des lieux d’intensité, des postures où se sent le rapport à l’autre, où se voit l’idée qu’il y a de l’un et du commun, où le mot pittoresque se fréquente, où le mot tendresse se voit ; le tout sans dogmatisme ou révérence stylistique convenable

   
 
 
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® atelier Roland Castro & Sophie Denissof